Ma grand-mère avait du caractère.
Un jour, pendant la guerre, les Allemands sont venus chez elle et lui ont demandé si elle avait des confitures. « Des confitures, j’en ai au cul! » a-t-elle répondu.
Son caractère s’exerçait aussi sur mon grand-père qui n’avait le droit de rien dire. Discret er effacé, il passait presque pour un simplet. Il mangeait toujours le pain de la veille tandis que ma grand-mère mangeait le pain du jour. Ça représentait bien leur relation.
Ils s’étaient mariés à cause du curé mais ne s’aimaient pas. Peut-être qu’ils s’étaient aimés au début mais mon grand-père était parti plusieurs années en travail forcé en Allemagne pendant la guerre et leur relation déjà fragile avait dû en prendre un coup. On raconte qu’il avait aimé une Polonaise, ce qui peut se comprendre vu les circonstances mais bref, mémé - Marie-Louise lui en avait voulu et lui ramenait souvent cette histoire lors de leurs disputes. Ma mère ne m’a jamais raconté trop en détail les chicanes parentales ni ce qu’elle et ses frères et sœurs pouvaient ressentir, préférant me raconter les souvenirs heureux, les pièces de théâtre avec ses frères et sœurs, la vie à la campagne. « Fumier » qu’il lui disait. « T’es bien content de te coucher dessus, sur le tas de fumier » que ma grand-mère lui répondait. Un dialogue que ma mère m’a relaté. Bien sûr, à l’époque, le viol conjugal était la norme, et la contraception impensable. Tout ça grâce à l’église. Ma grand-mère etait une de ces agricultrices dont parle Simone de Beauvoir dans le Deuxième sexe. Écrasée par la charge mentale d’élever une famille, de gérer toute l’administration de la ferme en plus de travailler physiquement avec son mari, elle avait une rancoeur accumulée qu’elle déchargeait sur son mari. À soixante ans, elle marchait avec 2 cannes. Je l’ai toujours connu comme ça. Ses enfants se moquaient de sa bigotterie et ont tous rejeté le christianisme mais on peut comprendre que ça l’aidait à tenir. On peut comprendre aussi que mes oncles et tantes s’indignent quand la violence faite aux hommes est passée sous silence. Je suis bien placée pour savoir qu’elle existe. Ici, au Québec, les blagues sur la violence faite aux hommes semblent acceptables sous prétexte que l’égalité homme/femme reste à atteindre. Si les luttes pour la reconnaissance du travail invisible des femmes, la juste rémunération des congés maternité reste importante, cela ne peut en aucun cas prendre la forme d’une revanche.
Quand on adopte avec moi une attitude autoritaire, j’adopte la technique de pépé de passer en mode autiste, invisible, me faire toute petite pour qu’on m’oublie un peu, qu’on me foute la paix quoi. J’ai gardé la Bible de mémé et le couteau Laguiole de pépé. Je vous aime tous les deux pépé mémé. Paix à vos âmes.
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