Maintenant que je l'ai quitté, je peux bien "croquer" mes voisins de HLM.
J'y suis arrivée quand je venais de me séparer. La directrice de la Passerelle m'avait fait une lettre de recommandation et ça a été vite.
Le 4 septembre 2016, j'ai quitté mon domicile familial. J'avais passé un mois en France et j'avais pris le goût de la liberté. J'avais vu que j'étais capable de me débrouiller sans Ameth et c'était le bon moment. Une intervenante à qui j'avais parlé de mes difficultés conjugales, m'avait donné le nom de la Passerelle. J'étais passée les voir le mercredi et on avait convenu que je viendrais dormir le vendredi soir.
Je suis partie de chez moi très vite avec mon sac à dos et mon bébé, avant qu'Ameth ne rentre, le coeur battant, laissant les deux grands avec lui. Une semaine avant, j'avais ouvert un compte à mon nom pour y recevoir mes prestations de congés maternité. Je suis partie et je ne me suis pas retournée.
Quand je suis arrivée dans cette grande maison chaleureuse, j'ai ressenti un grand apaisement. Ma chambre était décorée avec des dessins du Petit prince et on pouvait lire la citation "on peut pleurer un peu quand on s'est laissé apprivoiser".
Il y avait là Nancy, une femme qui avait quitté son chum pour violence conjugale, Caroline, la soeur de Michel Marc Bouchard, plus âgée, qui venait là se reposer, suite à une dépression, suite à de la violence conjugale vécue plusieurs années auparavant, Marie-Christine, une jeune femme fan du dalaï lama, qui la jouait zen et copine des intervenantes, elle me posait beaucoup de question mais restait énigmatique quand il s'agissait de parler de sa vie, Mylène, une jeune femme qui avait un garçon mais voulait être un tom boy, roots et affranchie de tous liens,.Yvonne, une Attikamekw qui était là avec ses deux garçonsa avec qui mes grands ont sympathisé un peu quand ils ont pu venir et Corinne, une femme "simplette" qui quittait pour la première fois le foyer familial à plus de 30 ans et qui se sentait insécure, elle appelait sa mère chaque soir mais on devinait qu'il était venu le temps pour elle de voler de ses propres ailes et que ça lui faisait peur. Je pense qu'elle s'est installée ensuite au Renfort et que ça s'est bien passé. Il y avait aussi une jeune femme avec un bébé qui avait des problèmes de revenus et qui logeait là temporairement. Très douce. En 1 mois à vivre là-bas, j'ai appris à les connaître et il s'est noué des liens forts que nous n'avons pas eu envie de prolonger par la suite.
On m'avait dit "tu n'as pas forcément besoin de vivre de la violence conjugale pour venir là". ça m'avait mise en confiance, J'ai appris durant mon séjour que l'adresse de la maison ne doit être divulguée à personne en raison des risques que ça représente pour les femmes.
Ça avait quelque chose d'un centre de désintox avec des règles strictes comme les repas à heure réguilières et les regles nécessaires pour vivre ensemble. Mais c'était très réconfortant et je m'y pliais de bonne grâce. Par contre, quand une intervenante m'a demandé d'aller allaiter dans ma chambre parce que ça pouvait choquer d'autres femmes, j'ai trouvé ça violent et j'ai immédiatement demandé à chacune des femmes ce qu'elles en pensaient. Toutes m'ont confirmé que ça ne les gênait pas, mais le lendemain, la directrice m'a convoquée pour s'excuser. J'ai su depuis que c'était une intervenante blessée par la vie, et je comprends que ça ait pu la choquer pour une raison ou pour une autre. Je suis contente par contre de ne pas m'être laissée faire. J'allaitais donc dans la salle commune et c'était agréable de me balancer dans une chaise bercante en compagnie d'autres femmes. Je faisais beaucoup de casse-têtes.
Quand je suis arrivée dans mon HLM en octobre, mon voisinage était peu agréable. Richard et Marcel, mes voisins d'à côté, passaient leur temps à s'engueuler comme du poisson pourri à tout heure du jour et surtout de la nuit, affreux sales et méchants aurait dit ma mère. On ne savais qui agressait l'autre, mais pour moi qui sortait de la violence conjugale, c'était intense. Quand j'allais frapper chez eux pour me plaindre, Richard, ouvrait, torse nu dans sa chaise roulante et la clope au bec avec l'air de se foutre de ma gueule. ou de ne rien comprendre et 'Marcelle derrière, faisait pareil. Par contre, quand ils avaient besoin d'un service, genre changer une ampoule, ils venaient me voir, et me prenaient pour leur boniche. Après les avoir avertis plusieurs fois, excédée un matin à 5h qu'ils se foutent de moi et déjà par des nuits trop courtes quand on a un bébé, j'ai lancé une poignée de sel de déneigement chez eux. Bref, déjà fautifs, ils ne m'ont pas dénoncée. Une autre fois, j'ai appelé la police, mais rien n'a changé et c'est finalement le service de médiation du HLM et la plainte déposée à l'OMH qui a arrangé les choses.
J'avais instauré l'ambiance calme que j'avais vu à la Passerelle chez moi (j'ai réussi à la garder 1 an environ) et mes limites étaient réduites, j'étais bien décidée à ne rien laisser passer.
La voisine du dessus vivait là avec son fils Maxime et ses deux petites soeurs. Maxime avait vécu de la violence de la part de son père et la voisine, une grosse femme dans la trentaine avait l'air plutôt sympa. Hélas, elle avait décidé de s'installer là avec son soit disant meilleur ami et ses filles. Le gars avait une tête de bellâtre et de salopard et très vite les choses ont dégénéré pour Maxime. C'était principalement sa mère qui lui criait dessus à longueur de journée mais je sentais que ce type ne devait pas aider. Maxime était dans la classe d'Olga et c'était la bête noire de la classe. Personne dans la classe ne l'aimait, et pourtant ce gamin avait l'air gentil. Mais quand j'essayais d'aller vers lui ou de lui proposer des jeux dans la cour, il était fuyant. un jour que ça criait trop fort en haut - je savais que c'était après lui car je l'entendais qui se défendait ou pleurait, je ne sais plus - je suis montée voir la voisine et je lui ai dit "écoute, si tu as besoin de soutien, je suis là". Je ne voulais pas lui "taper" dessus, lui faire la leçon, étant passée par là, et plutôt avoir une approche positive. Mais ça n'a rien changé et quand ils ont déménagé, j'ai regretté de n'avoir pas appelé la DPJ. J'ai revu le type quelque temps plus tard, avec une autre blonde mais toujours sa tête de salopard. Pense pas que je juge trop vite, ces choses là se sentent, je te jure.
Mon voisin du dessus, Joeffrey est arrivé avec sa blonde et son petit garçon Owen quelque temps après. Toujours en party, ils devaient prendre pas mal de drogues et laissaient des poubelles dégueulasses et puantes trainer sur le palier et sur leur balcon. Un jour, il est venu me demander de lui partager mon internet. J'ai accepté et là, j'ai trouvé le truc : je lui coupais l'internet chaque fois qu'il faisait trop de bruit, et le son baissait instantanément.
L'ex d'Anick, qui vivait tout en haut, m'avait aussi demandé de lui partager l'internet et j'ai bien fait de refuser car lorsqu'il s'est mis en couple avec Mélanie, ça a dérapé et il a fini par partir. Par contre, quand les enfants d'Anick venaient chez lui, bien qu'il ait eu des problèmes de violence conjugale, on voyait qu'il essayait de faire au mieux avec ses enfants, leur construisant des châteaux de neige et des glissade. Malheureusement les problèmes de violence ne partent pas du jour au lendemain croire qu'on pourra les chasser à coup de pot est un leurre.
Tout en haut, il y avait aussi Isabelle, discrète, mais finalement une mama, comme je l'ai vu lorsqu'elle a accompagnée Marie-Josée dans ses derniers jours. Je voyais souvent Isabelle aller faire ses courses en Taxibus et avec de la difficulté à se déplacer. Une fois Arona lui a monté tout ses sacs et j'ai été bien fière de lui.
A l'appartement 8, il y a Johanny. Certains disent qu'elle est malcommode et je connais son caractère mais j'ai connu Johanny à la Nichée quand nous étions toutes les deux sous emprise de nos conjoints et je peux comprendre qu'elle soit sur la défensive. A l'époque, elle avait constamment peur de se faire juger par les intervenantes sur sa façon de faire et je me revoyais en elle, Elle restait distante quand j'essayais de la saluer et je sais combien les contacts avec les autres sont rendus difficiles quand on vit ce genre de problème. Lorsque je l'ai revue au HLM, je l'ai trouvée beaucoup plus ouverte et j'ai été contente qu'elle se soit séparée. Elle m'a racontée son histoire, que j'ai comprise pour avoir vécu des choses similaires, mais que des personnes extérieures ne comprennent pas toujours tant on se victimise quand on sort de ça. On voudrait raconter notre histoire à tout le monde et être comprises, que le monde comprenne la violence post-conjugale aussi et le danger qu'on court au quotidien, que les gens nous protège, mais finalement on fait juste les souler et le message se perd... Heureusement qu'il reste les Maisons d'hébergement pour femmes, peut-être les seules, avec tous leurs défauts, à pouvoir nous comprendre. Johanny et moi, on s'est beaucoup entraidées, on se gardait les filles et elle me prêtait sa voiture. On n'est jamais vraiment devenues amies mais on est solidaires. Johanny était fière d'avoir exercé un métier non traditionnel pour les femmes puisqu'elle avait été camionneuse. Malgré ses problèmes de santé, elle reprend maintenant un DEP en informatique.
Tout en haut, il y avait aussi la mère d'Anabelle, qui avait elle aussi vécu la violence conjugale Malgré ses embuches, elle fait des études en enseignement et je la trouve très brave. Assidue pour faire son footing et douce avec ses enfants malgré sa tendance à leur donner beaucoup de bonbons, elle s'en sortait bien.
Mélanie avait la réputation d'être la "folle" de l'immeuble, auprès de mes enfants notamment qui se moquaient d'elle quand elle leur criait dessus. Un jour qu'elle s'est engueulée avec Sonia, la voisine qui avait sa maison en face du HLM et don un ami l'avait traitée de BS, elle s'est excusée et m'a parlé de son problème d'anxiété chronique. Que j'accueille sa confession avec simplicité l'a mise en confiance et depuis elle a été moins agressive même si elle avait parfois un malin plaisir à chicaner les enfants qui faisaient du bruit dans la cour.
Marie-Josée est arrivée et repartie au printemps 2021. Croisée ici et là au café l'Accès, j'avais su qu'elle avait un cancer mais cette fois, elle était à un stade avancé. Je l'ai aidé quelques fois à faire des courses et à aller au Renfort, mais avec la COVID, je dois dire que je gardais mes distances alors qu'elle s'en foutait bien, au point où elle en était d'attraper la COVID. Je l'avais côtoyée 1 an avant à l'atelier "Y a pas de parent parfait" à la Maison des familles et elle nous avait bouleversée lorsqu'elle avait dit que bientôt ses garçons devraient lui dire au revoir. Malgré cette tragédie, ses garçons étaient mignons et elle semblait avoir réussi à être la mère qu'elle souhaitait.
La semaine de son décès, je lui ai trouvée une chaise longue sur Marketplace et elle a été super contente de pouvoir relaxer. Isabelle, Mélanie, moi et Claudia qui passait par là, on a pris le soleil avec elle et c'était vraiment un beau moment. Le soir de son décès, j'ai vu qu'elle m'avait appelée mais je n'ai pas répondu...
Arona m'a dit que c'est triste mourir en HLM, il a toujours été complexé par la pauvreté, moi je trouve pas, elle a été quand même entourée la semaine de son décès et l'aurait peut-être moins été dans une grande maison.